Faculté & Recherche -Accueillir à Paris la finance Islamique de la City ?

Accueillir à Paris la finance Islamique de la City ?

La City est aujourd’hui le centre mondial de la finance islamique, une activité à la croissance impressionnante, supérieure à 15%  par an dans la dernière décennie. Ce secteur, riche de nombreux emplois aux rémunérations élevées, pourrait-il être transféré à Paris ? La question mérite au moins d’être soulevée au moment où se profile le BREXIT qui constitue à cet égard une excellente opportunité historique.

L’implantation de la finance Islamique à Londres est ancienne. Dès les années 90, de premières banques de détail spécialisées s’y sont installées. Aujourd’hui, vingt banques, dont deux totalement islamiques, y proposent des services financiers conformes aux prescriptions de la Sharia. Vingt-cinq cabinets d’avocats disposent d’équipes spécialisées. Les grands acteurs internationaux du conseil et de l’audit ont tous des départements dédiés. Le rythme d’expansion est tel que la main-d’œuvre qualifiée manque. Soixante-dix programmes de formation ont été mis en place au Royaume Uni pour répondre aux besoins. La valeur du marché global de la finance Islamique devrait atteindre trois milliards de dollars en 2018, selon des recherches récentes.

Attirer dans l’Hexagone une telle activité, l’idée peut bien sûr faire lever le sourcil. Les attentats récemment perpétrés par des terroristes islamistes sont dans tous les esprits. Certains font l’amalgame entre islam et islamisme. Mais on remarquera que cette finance islamique, ne semble poser de problèmes ni au Britanniques, ni aux États-Uniens (deuxième place mondiale), pourtant eux aussi atteints au cœur par le terrorisme islamiste.

Pas de prises de risque excessives

Le secteur mérite d’être mieux connu par les Français. Ses principes se rapprochent dans une certaine mesure de la finance responsable, actuellement en plein développement. Pas d’investissement dans des secteurs considérés comme problématiques : jeu d’argent, production et vente d’alcool ou de tabac. Pas d’allers et retours incessants pour des gains de court terme. Pas non plus de prises de risque excessives, donc pas d’investissement dans des produits dérivés complexes considérés comme trop incertains. La notion d’intérêt étant prohibée par la Sharia, les banques se rémunèrent grâce à des commissions ou des  loyers financiers indexés sur les résultats des entreprises.
Jusque dans une période récente, plus de la moitié des opérations réalisées selon ces règles provenaient de fonds originaires des théocraties iranienne et saoudienne. Mais le secteur s’ouvre progressivement. 5% des placements égyptiens, turcs et indonésiens transitent par des banques islamiques qui gèrent également des sommes importantes émanant de Malaisie, des pays du Golfe, de Suisse, des Etats-Unis ou de Hong Kong. La finance islamique est mise à contribution pour financer des projets très divers, de l’achat d’avions -quand Emirates acquiert des Airbus-  à la création de complexes touristiques de plus en plus nombreux dans le Golfe.

Opportunités pour les banques françaises

Les banques françaises, si elles se positionnaient sur ce secteur, pourraient drainer une épargne nationale significative, la population musulmane française étant la plus importante d’Europe, avec un pouvoir d’achat en hausse et un goût marqué pour les consommations identitaires, si l’on en croit le succès remporté par l’offre de nourriture halal ces dernières années.
Ces banques pourraient par ailleurs proposer des produits financiers de ce type à l’ensemble de leurs clients français et étrangers dans un souci de diversification des portefeuilles. Nos recherches, menées au sein de Rennes School of Business, montrent en effet que la rentabilité moyenne des investissements islamiques est similaire à celle de la finance classique mais qu’en cas de conjoncture défavorable, ils résistent mieux aux mouvements baissiers.
Dans une période où les grandes banques d’affaires mondiales envisagent de quitter la City à relativement court terme pour s’implanter en Europe continentale, la place parisienne ne peut rester inerte. La finance islamique est un des segments les plus porteurs de la finance actuelle. Il apparaît urgent de lancer le débat. Faut-il faciliter son implantation en France ? Si non, pour quelles raisons ? Si oui, comment procéder pour éviter de se faire damer le pion par Dublin ou Francfort ?

Christos Alexakis est Associate Professor, membre du pôle académique « Finance and Accounting » de Rennes School of Business

Cet article a fait l’objet d’une tribune dans le Monde, le 12 octobre 2017

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